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VJ : mixeur de fluide

Dans une société où se démocratise l’accès aux nouvelles technologies, où la place de l’image tend à devenir incontournable, il existe autant de pratiques que d’individus qui s’intéressent au VJing. Les règles n’en sont pas établies, il existe autant de manières de l’aborder que d’utilisateurs. Pourtant, dans son dispositif, le VJing constitue une suite d’images mixées entre elles et diffusées à un public dans un temps donné.

Il est souvent dit qu’un VJ « mixe » ses images. Normalement, le terme de « montage » est réservé à la manipulation d’images alors que celui de « mixage » est utilisé pour le son. Le mixage renvoie à une phase de modification d’un matériau déjà enregistré, c’est à dire qui existe physiquement sur un support. D’ailleurs, deux phases de mixage-son peuvent être différenciées : la phase de mixage en post-production, c’est le moment où l’ingénieur du son/le musicien modifie les pistes enregistrées (modification de la fréquence d’un son par exemple) mais il existe aussi ce que l’on nomme plus couramment le « mix », terme réservé la plupart du temps au travail du DJ qui mixe, qui mélange ses disques (donc bien enregistrés sur un support) en direct, devant un public. Le terme de « montage » revêtirait donc le caractère d’un montage de plusieurs images entre elles, juxtaposition de blocs séquenciels les uns à côté des autres. Le terme de mixage, au contraire renverrait plus au montage de sons, éventuellement mais surtout à une modification des éléments entre eux, comprise dans un ensemble et pouvant affecter aussi la qualité d’une image ou d’un son et non pas seulement son agencement avec un autre (comme le montage ). « Le mixage s’est concentré à son début sur la convergence de plusieurs sources pour les réunir ou les faire passer de l’une à l’autre. De ces procédés de superposition, nous sommes passés à un développement de plus en plus autonome, inaugurant une pratique en tant que telle ». Le montage réside dans une juxtaposition alors que le mixage modifie l’essence même de l’objet. Dans la mesure où le VJing existe en tant que flux, le mixage modifie la nature même de l’image, intrinsèquement ; le mixage broie alors que le montage coupe. La notion de mixage sera réservée au son mais celle de « mix » semble appropriée au VJing. Plus instinctif, le mix renvoie à la manipulation du DJ, à l’immédiateté de son geste, au mix de sons en direct, au flux qui s’écoule.

Dans La Technique et le Temps, Bernard Stiegler rapproche le film en tant que flux de la nature de la mélodie, « qui se constitue dans son unité comme écoulement ». Ce qui est produit, cet « objet temporel » qu’est le film en tant que flux, coïncide avec le flux de la conscience du spectateur captée et canalisée par le mouvement des images. Le temps travaille donc ici doublement car le flux du film coïncide avec le flux de la conscience du spectateur qui le regarde. Le VJing serait donc lui même un « objet temporel » dans la mesure où il n’est constitué que de temps, qu’il n’existe et ne se crée que dans le temps de la performance. « L’objet proprement temporel n’est pas seulement dans le temps : il se constitue temporellement, se trame au fil du temps – comme ce qui apparaît en passant, comme ce qui passe, comme ce qui se manifeste en disparaissant, comme flux s’évanouissant au fur et à mesure qu’il se produit ». La fluidité du mix, l’instauration d’un « flux fluide » n’inclut pas forcement une fluidité de l’agencement des images entre elles, d’ailleurs souvent assez saccadé. « S’il est un art du mix, c’est l’art des transitions. Une transition n’est pas la rencontre arrangée de deux morceaux qui se suivent, elle est cette zone interstitielle qui abolit les différences afin d’engager de l’un à l’autre un passage continu ». Le VJing en tant que flux détermine donc un temps particulier et délicat, entre fluidité et changement de rythme du mix. « La fonction des propositions artistiques n’est plus prédéterminée, elle ne dépend que de l’utilisation qui en est faite, dans ce cas de figure où le producteur n’est, pour le producteur suivant, qu’un émetteur. La boucle ainsi décrite permet à l’art de sortir et de l’esthétique classique et du projet moderniste. L’essentiel ne se trouve ni dans le produit fini, ni dans le chef d’œuvre, ni dans le processus dont l’œuvre atteste le déploiement, mais dans l’ampleur des trajectoires effectuées par une œuvre. Le style est la délimitation d’un chaînage ».

1-Dans le cas d’images en mouvement, l’opération de montage d’images concerne uniquement l’agencement des éléments entre eux, le travail sur la qualité même d’une image étant appelé « effet spécial » ou « étalonnage ». Pour le travail de l’image fixe, on parle de « retouche d’image ». 2-Samuel Bianchini, « Le mixage en puissance », Catalogue de l’exposition Mixage, Alliance française de Singapour, Septembre 1999-Janvier 2000, Singapour. 3-Bernard Stiegler, La Technique et le Temps, Tome 3, Le temps du cinéma et la question du mal-être, Galilée, Paris, 1994, p.33 4-ibid. p.33 5-ibid. p.36 6-Nicolas Thély, Vu à la webcam, Les presses du Réel, Dijon, 2003, p. 99 7-Bastien Gallet, « Esquisse d’une théorie du remix », Le boucher du prince Wen-houei, Musica Falsa, Paris, 2002, p.85 8-Nicolas Bourriaud, « La mutuelle des formes » in Art Press, Hors Série n°19, 1998

Océane Ragoucy - 10 novembre 2006 Mémoire téléchargeable : http://uranium.nexen.net/creca/wordpress/wp-content/Memoire_O.Ragoucy.pdf